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N° 251 - La Bible et la science. Le Déluge a-t-il eu lieu ?
Entretien avec René Létolle, Professeur émérite à
l'université Pierre-et-Marie-Curie
Polémique sur le Déluge : des chercheurs américains
affirment aujourd'hui qu'il a bien eu lieu, mais en mer Noire, il y a 7 500
ans. Une hypothèse que conteste René Létolle, spécialiste des problèmes
d'environnement.
L'Histoire : Deux géologues américains, William
Ryan et Walter Pitman, ont montré, il y a quelques années, que la région de la
mer Noire avait été brutalement inondée, il y a 7 500 ans. Une " barrière
rocheuse " - si on peut employer cette expression - ayant cédé, la mer
Méditerranée se serait engouffrée par le détroit des Dardanelles, entraînant,
en quelques semaines, la montée des eaux. Parallèlement, l'Américain Robert
Ballard vient de découvrir, par 100 mètres de fond dans la mer Noire, au large
de la ville de Sinope, des vestiges archéologiques datant d'environ 5000 ans
av. J.-C.(1). Une civilisation y aurait-elle été engloutie ? Le Déluge se
serait-il bien produit en mer Noire ?
René Létolle : Ce ne serait pas la première fois
que l'on croirait trouver la confirmation historique d'un épisode de la Genèse.
Mais nous n'en sommes pas là. La découverte de poutres de bois sculptées et
d'outils de pierre faite par l'Américain Robert Ballard atteste simplement
l'existence d'une civilisation néolithique.
L'H. : Que s'est-il exactement passé en mer Noire ?
R. L. : Il faut d'abord établir la chronologie. La
dernière des quatre grandes glaciations de l'ère quaternaire a commencé voici
environ 100 000 ans. A cette époque, le niveau des océans a baissé de 120
mètres. Par voie de conséquence, la mer Noire était devenue un lac "
endoréique ", sans écoulement extérieur, séparé de la Méditerranée par un
isthme à l'emplacement actuel du détroit du Bosphore. Ce " lac Noir "
était beaucoup plus petit que la mer Noire que nous connaissons (450 000 km2)
et son niveau plus bas d'environ 100 mètres par rapport à aujourd'hui. Il était
alimenté en eau douce d'un côté par les pluies, de l'autre par les fleuves du
Danube, du Don et du Dniepr. Mais l'évaporation compensait l'apport de ces eaux
douces (comme pour la mer Caspienne actuellement). Et le lac était donc
salé.Est alors intervenu un réchauffement qui a entraîné la fonte des glaces.
Le niveau des océans a commencé à remonter par paliers, d'abord très lentement,
il y a peut-être 17 000 ans. Il y a 10 000 ans, l'eau a également envahi le
Bosphore avant de se déverser lentement dans le lac Noir et de le remplir peu à
peu. Exactement comme de l'eau qui déborde d'une cuvette pour se déverser dans
une cuvette située plus bas.
L'H. : Autrement dit, il n'y aurait eu aucun
cataclysme. Seulement une lente progression des flots ?
R. L. : En tout cas, il n'y aurait rien eu là,
selon moi, de catastrophique bien qu'il soit difficile de préciser de combien
l'eau montait chaque année. En conjuguant les différents apports, entre la mer,
les fleuves qui avaient également grossi en raison de la fonte des glaciers,
les précipitations, on peut admettre une augmentation de 5 000 m3/seconde de
plus que la " normale ", fondée sur l'hypothèse du doublement des
débits actuels. Soit plus de 150 km3 par an. D'après mes estimations, pour que
le niveau du " lac/mer Noire " ait monté de 20 mètres et compte tenu
de l'évaporation (80 cm de hauteur d'eau par an en moyenne), il faudrait un
apport total de 13 000 km3 d'eau... Ce qui aurait pris 80 ans ! Les populations
sédentaires installées sur ses rives, pêcheurs et cultivateurs, auraient eu
largement le temps de s'éloigner.
L'H. : Ne peut-on envisager une crue cataclysmique
des fleuves, qui aurait pris tout le monde de vitesse ?
R. L. : Cette théorie suppose une formidable
débâcle continue des glaciers russes, provoquant une crue massive des fleuves.
On a aujourd'hui l'expérience de fleuves alimentés par de gros glaciers, tels
le Yukon au Canada ou l'Indus. En tenant compte de leurs valeurs de crue de
dégel, il faudrait une vingtaine d'années pour que le niveau du lac monte de 20
mètres... C'est encore très lent.
De plus, si cette hypothèse était confirmée, on devrait
trouver des traces de telles crues post-glaciaires sur les rives des fleuves
alimentant la mer Noire, le Danube ou le Don... Ce n'est pas le cas. A mon
sens, cette idée de crue catastrophique ne tient pas debout.
L'H. : Peut-on imaginer une telle crue ailleurs ?
En Mésopotamie par exemple où l'on situe traditionnellement l'origine du récit
du Déluge ?
R. L. : Je croirais en effet volontiers que la
tradition du Déluge, inscrite dans les tablettes sumériennes et la légende
babylonienne de Gilgamesh, au milieu du IIIe millénaire avant notre ère -
L'Épopée de Gilgamesh relate une inondation dans des termes proches du récit de
la Genèse (2) -, vient effectivement de Mésopotamie, une région très plate où
des crues de grande ampleur du Tigre et de l'Euphrate pouvaient recouvrir
rapidement d'immenses étendues. Il faut privilégier ici l'hypothèse d'une
remontée relative du niveau marin. La pente du golfe Persique est si faible
qu'une remontée du niveau de la mer lui permet de recouvrir des distances
horizontales considérables. Mais ce n'est pas un événement "
catastrophique " au sens de " subit ".
L'H. : Comment expliquer que ces recherches
suscitent tant de débats ?
R. L. : Le sujet passionne. Il suffit de naviguer
sur Internet pour voir comment des sectes américaines se sont emparées du
prétendu Déluge en mer Noire. D'autres persistent dans une lecture littérale de
la Genèse qui veut que " toutes les montagnes aient été submergées ".
Pour ces puristes, le Déluge n'a pu être que global, l'arche gigantesque, et toute
vie détruite à l'exception de Noé, sa famille et toutes sortes d'animaux. Le
discours scientifique a du mal à s'imposer. Imaginez qu'au XIXe siècle, les
livres de géographie russes expliquaient encore les différences de niveau de la
mer Caspienne par l'existence de gouffres gigantesques la reliant au golfe
Persique. Ces gouffres étaient également associés aux forces des Enfers ou du
Mal...
C'est Léonard de Vinci, je crois, qui avait imaginé
ce système de conduites souterraines. Il ignorait les effets de l'évaporation,
dont la découverte est d'ailleurs relativement récente : au début du XVIIIe
siècle.
L'H. : Il n'empêche : les histoires de cités
détruites et englouties peuplent notre imaginaire collectif.
R. L. : Rien qu'en Méditerranée, elles sont monnaie
courante. A commencer par l'Atlantide (3). Les Anciens situaient cette île
fabuleuse à l'ouest des colonnes d'Hercule (le détroit de Gibraltar).
En réalité, l'Atlantide aurait été beaucoup plus
proche de la Grèce. C'est l'explosion d'un volcan, vers 1500 av. J.-C. dans
l'archipel de Santorin, qui aurait déclenché, parallèlement à l'anéantissement
de la ville d'Akrotiri, une formidable lame de fond.. Celle-ci aurait atteint
la Crête, provoquant peut-être la destruction de la première ville de Cnossos. Dans
le même ordre d'idées, vous trouverez la légende de la ville d'Ys en Bretagne,
ou celle d'une cité mystérieuse engloutie sous les eaux du lac Issyk-Koul
en Asie centrale... Mais les géologues savent bien
que quantité de régions du globe ont été tantôt émergées, tantôt immergées,
sans que le surnaturel y prenne part. C'est en quelque sorte le substrat de nos
grands mythes.
(Propos recueillis par Catherine Guigon.)
NOTES
1. Pour une présentation de ces thèses, cf. Richard
Fortey, " La mer Noire, fille du Déluge ? ", La Recherche n° 327,
janvier 2000, pp. 54-57.
2. Cf. Jean Bottéro, L'Histoire n° 164, pp. 14-22
et, récemment paru, Françoise Briquel-Chatonnet et Pierre Bordreuil, Le Temps
de la Bible, Paris, Fayard, 2000.
3. Cf. Pierre Vidal-Naquet (entretien), L'Histoire
n° 111, pp. 56-63.
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N° 252 - mars 2001
(Réponse à l'article "La Bible et la science. Le Déluge a-t-il eu lieu ? entretien avec René Létolle paru dans le N° 251 - février 2001)
Chère Madame,
Je viens de lire votre article concernant le Déluge en mer Noire, et suis surpris de voir combien vous êtes capable de vous éloigner de la réalité et de conduire vos lecteurs sur un route faite d'embûches.Vous citez en référence l'article de "La Recherche" qui s'inspire effectivement d'une analyse par le New York Times des travaux de Ryan et Pitman. Ces chercheurs américains ont publiés un article scientifique dans "Marine Geology" (1997) et un livre en 1999 (Noah's Flood) sur le sujet, si vous aviez consulté ces publications, cela vous aurait peut-être évité de publier un article vide de sens.
En 1998, l'Ifremer a réalisé une campagne océanographique en Mer Noire en collaboration avec la Roumanie. Les travaux de recherches géologiques effectués s'intéressaient essentiellement à la compréhension des variations du niveau marin au cours du Quaternaire. Une équipe pluridisciplinaire et internationale impliquée dans ce projet (dont William Ryan et Nicolas Panin) essaye de comprendre comment la mer Noire, mer isolée alimentée par les grands fleuves de l'Europe de l'Est (Danube, Dniepr, Dniestr, Don,..), a enregistré les variations climatiques du passé. C'est au cours de cette campagne que nous avons mis en évidence un comportement très particulier de la mer Noire au cours des derniers 18 000 ans, date de la remontée du niveau des océans depuis le dernier maximum glaciaire.
La dernière remontée marine du Quaternaire en mer Noire va correspondre à un évènement majeur à l'origine d'une nouvelle hypothèse sur l'ouverture catastrophique du Bosphore il y a 7100 ans. La connexion entre la Méditerranée et la mer Noire qui en résulte, aurait conduit à une remontée du niveau marin de -150 m jusqu'au niveau actuel dans un intervalle estimé à un ou deux ans, inondant plus de 100 000 km2 de terres et entraînant sans doute, un déplacement des populations installées aux alentours du Danube et en Mer de Marmara vers l'Europe de l'Ouest et l'Asie. Au cours de nos études, nous avons mis en évidence un état particulier de la mer Noire marqué par des couches caractéristiques des milieux d'eau douce: la mer Noire était donc bien un Lac d'eau douce il y a 8 000 ans. Cette couche sédimentaire est surmontée par un niveau caractéristique, cette fois, d'un milieu marin et la transition entre les deux est datée vers 7150 ans.
La relation qui peut exister entre cette connexion rapide et le Déluge peut alors être envisagée. En effet, certaines correspondances (date de l'événement catastrophique, conséquences sur l'humanité) nous laissent penser que cette catastrophe géologique pourrait être à l'origine du mythe que l'on retrouve transcrit, et ce dès que l'homme a su écrire, mille ans plus tard dans les récits mésopotamiens (Poème su Supersage, Epopée de Gilgamesh) et que nous retrouvons plus tard dans la Genèse.
Je voudrais insister sur le fait que nos recherches concernent l'étude des relations climat et niveau marin et n'ont rien à voir avec un quelconque désir d'essayer de donner un sens à tel ou tel mythe. Nous venons de mettre en évidence un événement géologique majeur, sûrement aussi important que l'éruption du Santorin, et certaines relations nous amènent à penser que l'homme du Néolithique a enregistré ces modifications. A l'heure actuelle rien n'est encore démontré et deux théories continuent de s'affronter sur le sujet.
Gilles Lericolais, géologue à l'Ifremer, responsable du projet mer Noire et chef de la mission océanographique BLASON de 1998 réalisée sur la plate-forme roumaine et ukrainienne.
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