Le Géologue N'ATTEND PAS LE DELUGE, IL LE TRAQUE

Un géologue de Brest pense avoir retrouvé la trace du Déluge, en Mer Noire. Au rythme d'une cascade 400 fois plus puissante que les chutes du Niagara, les rives de cet ancien lac auraient brutalement été envahies par la Mer Méditerranée. Gilles Lericolais jongle avec les "carottes" de sédiments, l'Ancien Testament, le mythe de Jason et la Toison d'Or...

Près de Brest, son minuscule bureau est perché sur la pointe du Diable. "a ne s'invente pas. C'est d'ici que Gilles Lericolais revit le Déluge. En contre bas, les tempêtes de la mer d'Iroise sont là pour lui rappeler la vigueur des éléments. Mais c'est à la Mer Noire que le géologue d'Ifremer (1) consacre ses recherches et ses interviews. En retrouvant les traces d'une invasion soudaine de la mer sur les rives de la Roumanie, il a peut-être confirmé l'idée que le Déluge aurait bien eu lieu, là-bas, il y a 7 500 ans. Les médias du monde entier ont déferlé dans ses 10 m2. Il faut dire que l'histoire est séduisante.

Dans les années 90, William Ryan et Walter Pitman, chercheurs américains, émettent l'hypothèse selon laquelle la Mer Noire fut longtemps un lac, séparé de la Méditerranée par la langue de terre du Bosphore. Celui-ci aurait joué le rôle de barrage, protégeant le lac, situé 120 mètres en contrebas du niveau de la mer. Une légère montée des eaux aurait suffi pour que le Bosphore soit submergé et finisse par céder sous un flot monstrueux 200 à 400 fois supérieur à celui des chutes du Niagara. L'ancien lac, un peu plus grand que la France, se serait alors retrouvé, selon Gilles Lericolais, dans le rôle d' "une grosse bassine", dont Le niveau d'eau serait monté de 100 mètres en deux ans (15 cm par jour !). On imagine facilement la fuite précipitée des populations lacustres, nourrissant ensuite le témoignage biblique.

Le docteur en géologie se doit de rappeler la rigueur de sa mission : "Ce qu'on cherche à comprendre, ce sont les variations du niveau marin et des climats. On a déjà une appréciation avec les glaces et les coraux, on voudrait bien une confirmation plus globale avec les sédiments". Il ajoute : "On n'est pas là pour chercher le Déluge ni l'arche de Noé. Pourquoi pas le bateau d'Ulysse ou le monstre du Loch Ness tant qu'on y est ?" Et pourtant, le scientifique ne demande qu'à y croire. Il s'est plongé dans l'Ancien Testament, qu'il considère comme "un superbe bouquin d'histoire". Il rappelle que ce dernier, "écrit vers 600 avant JC, s'est inspiré de récits de - 3000 avant JC relatant l'épopée de Gilgamesh". Ce roi sumérien, en quête de vie éternelle, s'était alors lancé à la recherche d'un homme (Noé sans doute) ayant survécu à une inondation géante. Selon Gilles Lericolais, la description du voyage de Gilgamesh correspond à l'approche géographique de la Mer Noire.

Tout concorde. Même le mythe de Jason et la Toison d'Or ! Le Grec y utilise, pour la progression de son navire vers la Georgie, un drôle de courant sous-marin, que le géologue explique par la jonction récente de la Méditerranée salée et de la Mer Noire encore en eau douce. Enfin les fouilles archéologiques montrent l'arrivée de nouveaux habitants dans les Balkans et en Europe centrale à cette époque.

En 1998, la mission Blason d'Ifremer a permis de confirmer la théorie de Ryan et Pitman. "Nous avons découvert des rivages anciens", jubile encore Gilles Lericolais. Par écho radar, il a identifié sous-l'eau des dunes dont la forme prouve qu'elles ont été façonnées par le vent. Surtout, ses prélèvements de "carottes" de sédiments montrent un changement brusque du milieu. Datées au Carbone 14, les coquilles d'eau douce enfouies s'arrêtent pile il y a 7 500 ans. Les premières moules marines arrivent 600 ans plus tard, après une période de forte érosion.

Il manque cependant un élément essentiel : la trace de l'homme. "L'idéal serait de trouver des pas montrant une course vers les terres et une tablette avec "au secours" écrit dessus", s'amuse Gilles Lericolais. Robert Ballard, considéré comme le "Cousteau américain" s'y attèle depuis deux ans, avec le soutien de la prestigieuse National géographic society, sans succès. En fait, la partie n'est pas gagnée. Une équipe de chercheurs canadiens s'apprête même à démonter toute cette belle histoire, en assurant que Méditerranée et Mer Noire se sont élevées simultanément et progressivement, sous l'effet de la fonte des glaciers, il y a 9 000 ans. D'autres situent depuis longtemps le déluge biblique dans le Golfe Persique.

La guerre des laboratoires est ouverte et Gilles Lericolais prépare sa contre-attaque. En août prochain, à bord du Suroît, navire d'Ifremer basé à Brest, il retourne sur les lieux. Cette fois, il cherchera la trace laissée

dans les sédiments par l'hypothétique cascade du Bosphore. Le Déluge ne se laisse plus attendre, il se traque.

Sébastien PANOU.

(1) Institut français pour la recherche et l'exploitation de la mer.

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