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Et si la Bible disait vraiLES DIX PLAIES DEGYPTE EXPLIQUEES PAR LA SCIENCEOn vient peut-être didentifier lun des auteurs de lAncien Testament. Il sagirait dune figure légendaire de la Méditerranée à qui lon attribue déjà dautres chapitres de lhistoire de lAntiquité. Elle fut par le passé vaguement soupçonnée davoir prêté main forte à Moïse, en déclenchant les dix plaies décrites dans le livre de lExode, dix fléaux qui persuadèrent Pharaon de laisser les Hébreux sortir dEgypte. Plusieurs travaux scientifiques semblent aujourdhui confirmer ces soupçons. Ce nest pas un exégète de la Bible ou un archéologue sondant les hiéroglyphes qui le disent, mais deux géologues plus promptes à lire le passé dans les sédiments. Car cest à un volcan que les fils dIsraël devraient la délivrance dEgypte, plus exactement au Santorin, dont léruption au XVIIe siècle avant notre ère est connue par ailleurs pour être à lorigine de la destruction de la civilisation minoenne, en mer Egée.
La Naissance d'un MytheLhistoire commence par un défi que se lancèrent deux amis au sortir dun colloque voilà quelques années. Lun est un géologue français, Gilles Lericolais, en poste à lIFREMER, à Brest. Lautre sappelle William Ryan, et exerce la même profession au Lamont-Doherty Earth Observatory (Etat de New York). Ils ont en commun détudier le faciès stratigraphique du bassin de la mer Noire. Chacun de leur côté, ils ont ainsi mis en évidence le remplissage rapide de ce bassin voilà 7500 ans. La Méditerranée y aurait déversé son trop plein en cascade. Réalisant que leurs travaux accréditaient la survenue dun déluge au Proche-Orient au cours du Néolithique, les chercheurs samusèrent à élaborer une explication rationnelle à quelques autres grands mythes fondateurs.Très vite ils évoquèrent la possibilité que les dix plaies dEgypte découlent dune éruption volcanique. Celle du Santorin était assez exceptionnelle pour faire laffaire. En passant en revue les effets attendus de léruption minoenne, Lericolais et Ryan saperçurent avec surprise quelle aurait pu engendrer chacune des plaies. Ce qui nétait quun jeu desprit, une spéculation de scientifiques devint une hypothèse qui prit consistance au fil du temps. Car les données concernant les épanchements du Santorin sont éloquentes. Le complexe insulaire éponyme formé de 5 îles appartient à larc volcanique de la mer Egée. Il est situé à 700 km au nord-ouest des rivages méditerranéens de lEgypte. Vers 1600 avant notre ère, le Santorin se réveilla brutalement. Durant les deux jours que dura tout au plus son éruption il éructa une trentaine de km3 de cendres et de lave. Des éruptions explosives de cet acabit, il ne sen produit que deux ou trois par siècle. La plus importante du XXe siècle fut plus modeste que celle-ci : en 1991, le Pinatubo émit néanmoins des tombereaux de cendres. Le panache du volcan philippin, sensiblement moins replet que « la colonne plinienne » de son ancêtre grec, gagna la haute atmosphère pour accomplir trois rotations autour de la Terre. Car, et cest là le nud de laffaire, limpact des éruptions explosives sur lenvironnement est colossal et ne se limite pas aux abords du volcan. Selon les calculs de Tim Druitt , du laboratoire de vulcanologie (ajuster avec article Julie) luniversité de Clermont-Ferrand, cendres et particules sexpulsèrent de la bouche du Santorin à la vitesse du son (environ 1000 km à lheure). Elles formèrent une colonne qui se dressa sur 36 km avant de sétaler en direction du sud-est , guidée par les vents dominants vers la Crête et lEgypte. Leffondrement progressif du cratère permit à leau de mer de sengouffrer, provoquant plusieurs explosions violentes qui sculptèrent une caldeira béante de 8 km de diamètre. A cette catastrophe naturelle en succèda une autre : léruption engendra un raz-de-marée, qui se répandit, en cercles concentriques dans une large partie du bassin méditerranéen, ainsi quen témoignent les tsunamites, dépôts sédimentaires « bouleversés » relevés en 1999 par Maria Bianca Cita (de luniversité de Milan) et Giovanni Aloisi (université Pierre et Marie Curie, Paris) sur le plancher marin, au voisinage du cratère et à 400 km au sud-est. Nul ne sait si ces vagues dune quinzaine de mètres ont atteint lEgypte. En raison de la rotondité de la Terre, léruption elle-même ny fut pas perçue. Mais les populations côtières purent entendre une déflagration (lexplosion du Tambora, qui secoua lIndonésie en 1815, fut perçue à 1500 km à la ronde), et distinguer le panache à lhorizon. Les travaux de Daniel Stanley (Smithsonian Institution, à Washington) ont établi de façon formelle que les cendres ont bien touché le delta du Nil. Les relevés stratigraphiques du sédimentologue témoignent de la présence de téphras, particules volatiles de nature volcanique, dâge et de composition chimique identique à celles de Santorin, dans plusieurs lacs résiduels du bras de mer qui sétendait en lieu et place de lactuel canal de Suez. Ces téphras seraient responsables de la première des plaies. Lorsquà la demande de Yahvé, le Dieu des Hébreux, Moïse frappe les eaux du fleuve de son bâton pour les changer en sang, ce sont les cendres qui auraient troublé londe du Nil et laurait teinté de rouge. « De fait, rapporte Gilles Lericolais, on retrouve autour du Santorin bon nombre dignimbrites, des roches formées par laccumulation de débris de laves acides telles que les rhyolites, qui donnent à certaines plages de lîle une teinte carmin. » Autre explication avancée par Bill Ryan, la teneur élevée des particules volcaniques en acide sulfurique peut aussi avoir oxydé les roches ferreuses du lit du fleuve et donné à leau des reflets de rouille. Un hypothèse que Tim Druitt qualifie de peu probable, compte tenu de la distance qui sépare le Santorin du Nil. Directement ou non, les particules volcaniques en suspension dans latmosphère seraient aussi à lorigine de chacune des autres plaies. Leur destin diffère en effet selon leur altitude. Celles qui atteignent la stratosphère, au-delà de 18 km daltitude à lEquateur, sont entraînées par des vents puissants, les jets stream, et sétalent en nappes. Elles ont formé le plus important nuage de poussières émis par un volcan dans lest de la Méditerranée durant tout le deuxième millénaire avant notre ère. Daniel Stanleyexplique quen opacifiant le ciel, il plongea cette région du monde dans lobscurité durant plusieurs jours. Le sédimentologue souligne que là réside peut-être lexplication dune autre plaie, qui veut que des ténèbres « palpables » recouvrent le pays dEgypte pendant trois jours. Les téphras qui restent dans la troposphère, en deçà de 18 km à lEquateur, ny séjourneront que peu de temps. « Car la troposphère a dû être lessivée très rapidement, complète Jean-François Royer, ingénieur en recherche sur le climat à Météo France. Ces particules peuvent constituer des noyaux de condensation pluviogènes ou glaciogènes. Dans le premier cas il pleut, dans le second, plus probable selon moi, on assiste à des orages de grêle.» Lors de léruption du mont Saint Helens, aux Etats-Unis en 1980, plusieurs témoignages font état dun orage de grêle concomitant. Il peut arriver que les grêlons ne soient pas constitués de glace mais de lapilli cest-à-dire de cendres acrétionnées. Lun et lautre de ces cas de figure expliquent une troisième plaie, celle dune « grêle très forte, comme il ny en avait jamais eu au pays des Egyptiens depuis quils formaient une nation. » Jean-François Royer reconnaît quil nest pas impossible que lEgypte ait essuyé des pluies abondantes, en particulier si léruption sest produite en hiver. Or, dans une zone désertique, une pluviosité exceptionnelle peut avoir des effets calamiteux, ainsi que le rapporte Michel Lecoq, du laboratoire dacridologie opérationnelle au CIRAD (centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement). Dans cette région du monde, les risques de pullulation du criquet pèlerin sont bien réels. Car la plus importante des aires de regroupement de cette espèce se situe précisément autour de la mer Rouge. Ce spécialiste est formel :une perturbation météorologique peut être assez forte pour déclencher quelques mois plus tard une invasion de criquets qui pourra durer vingt ans ! Des pluies exceptionnelles en saison sèche peuvent aussi causer la cessation de la diapause (période darrêt du développement) et la reprise dactivité despèces non actives, doù limpression de densité, complète Christiane Amédégnato, du Muséum dhistoire naturelle de Paris. Ces nuées dorthoptères déferlent par milliards sur les cultures, rasent toute végétation sur leur passage, repartent pour revenir quelques mois plus tard. On compte parfois 200 individus au mètre carré, absorbant chaque jour la moitié de leur poids. On conçoit quun tel fléau puisse sêtre gravé dans les mémoires et ait été rapporté dans lAncien Testament plusieurs centaines dannées après les faits. Et de quatre.
Pluie, Criquets et BatraciensLes criquets ne sont pas les seuls animaux à tirer bénéfice de laugmentation des pluies. Chez les batraciens, les effets dune augmentation de la pluviosité peuvent être presque aussi spectaculaires. « Deux raisons peuvent pousser les amphibiens à se regrouper par milliers, explique Jean Lescure, lun des grands spécialistes des anoures : la reproduction et laugmentation soudaine du taux dhumidité de lair.» Dans les pays semi-désertiques, après une saison sèche particulièrement longue, ils interrompent leur estivation à la première pluie pour aller se reproduire dans les points deau. Grenouilles vertes et crapauds sortent des trous du sol où ils sétaient enfouis plusieurs semaines durant pour trouver un peu dhumidité. Invisibles quelques jours auparavant ils envahissent, en vocalisant à gorge déployée, villages et habitations pour rejoindre leur lieu de reproduction. Après la dernière transformations des tétards, il peut également arriver que les jeunes métamorphosés se répandent en masse hors du milieu aquatique si le taux dhygrométrie de lair augmente fortement après une série dorages. Selon le chercheur du Museum, lun ou lautre de ces évènements peuvent tout à fait sêtre produits le long du Nil. Sous lAntiquité, les batraciens y étaient beaucoup plus nombreux quaujourdhui. Le phénomène aurait pu prendre une ampleur exceptionnelle, au point de prendre place parmi les autres plaies. Mouches et moustiques profitent également de cette pluviosité.Leur pullulation allonge la liste de deux autres fléaux. « Dans les pays chauds, le cycle de vie des diptères saccélère, de manière à saccomplir durant la période des pluies, aussi courte soit-elle » explique Jeanne Charbonnel, entomologiste au Muséum. Si léruption du Santorin avait engendré des pluies exceptionnelles, quelles espèces auraient été les plus rapides à en tirer partie ? Au milieu des années 90, deux épidémiologistes américains de renommée internationale, John Marr et Curtis Malloy, privilégiaient deux espèces très communes, dans un article écrit pour le Medical journal of Australia : Stomoxys calcitrans pour les mouches, et Culex antennatus pour les moustiques. La première peut innoculer au bétail divers microorganismes pathogènes comme le trypanosome. Le second, hématophage lui-aussi, se délecte de la compagnie humaine. « Il est très spéculatif dimaginer lexpansion brutale dune espèce de diptère plutôt quune autre, » met en garde Dominique Cuisance, du CIRAD.
Du Bétail aux Premiers-NésDe même la mort du bétail décrite dans une autre plaie, qui frappe à la fois chevaux, ânes, chameaux, bufs et le petit bétail (chèvres et moutons) peut être attribuée à de nombreux parasites. Marr et Malloy proposent den assigner lorigine à un moucheron, Culicoïdes canithorax, capable de transmettre deux virus vecteurs de la maladie africaine du cheval et de la maladie de la langue bleue qui touchent tous les animaux domestiques mentionnés (à lexception du chameau). Le Pr Michel Bellac, du laboratoire dentomologie du Museum, cite aussi les ceratopogonides, diptères susceptibles de véhiculer la peste équine et la fièvre catarrhale du mouton. Là encore, impossible de trancher. Quant aux ulcères bourgeonnant en pustules qui se développèrent sur les gens et sur les bêtes, selon une neuvième plaie, il pourrait sagir de nimporte quel myase. Ce terme désigne toutes les maladies externes, tous les désordres des tissus causés par des larves de diptères. Elles saccompagnent de lésions ayant laspect de furoncles. Il existe aussi des maladie parasitaires transmises par les insectes du groupe des phlébotomines, comme la leshmaniose cutanée, qui provoquent de graves lésions de la peau. On na que lembarras du choix La dixième plaie décrit la mort des premiers-nés des Egyptiens. Au-delà de la perte immense que représente la disparition de tous les héritiers pour cette nation, une hausse brutale de la mortalité humaine peut-elle avoir été causée par une éruption distante de plusieurs centaines de kilomètres ? A cette question le Dr Bu-Hakah du département durgence et daction humanitaire de lOrganisation mondiale de la santé répond sans détour : « une éruption volcanique ne cause pas dépidémie. Mais elle provoque des changements dans la structure dune société qui en favorisent lémergence. Les effets néfastes dune catastrophe naturelle de ce type pousse les gens à se déplacer et à se regrouper. Si les eaux usées ne sont plus collectées, si lhygiène se dégrade, faute deau propre des maladies comme le choléra apparaissent extrêmement vite, parfois deux jours après léruption. » En Egypte, les maladies susceptibles de se développer sont le paludisme, la schistosomiase, la leshmaniose, la filariose, la fièvre de la vallée du Rift, lencéphalite du Nil occidental, le typhus, pour nen citer que quelques-unes. Maladies favorisées par la pluie et le vent Les retombées dun volcan peuvent également nuire à distance de leur lieu démission : les pluies chargées dacide sulfurique peuvent avoir augmenté lacidité de leau potable au point de lavoir rendue légèrement toxique. Les cendres peuvent être également à lorigine de problèmes gastro-intestinaux en souillant la nourriture. Ces nuisances frappent en particulier les personnes les plus vulnérables, en particulier les enfants en bas âge. Difficile, pour autant, de les associer aux premiers-nés mentionnés dans l'Exode, héritiers et dépositaires symboliques de la culture égyptienne.
Géologie et Religions du LivreIl est dautres « miracles » bibliques que léruption Santorin contribue à expliquer : « la colonne de nuée » décrite dans lExode et la traversée de la mer des Roseaux par Moïse et les Hébreux. Au début de lExode, ces derniers se dirigent vers une étendue deau située dans le prolongement de la mer Rouge, que les Egyptiens de lAntiquité nomment la Grande Noire, et qui se situe à lemplacement actuel des lacs Menzaleh, Timsah et Amers.Les flots de la mer des Roseaux (et non ceux de la mer Rouge elle-même comme les premières traductions de lAncien Testament le donnent à penser) souvrent devant eux et se referment sur Pharaon et ses troupes lancés à leur poursuite. A laide dun modèle reproduisant le bassin de la mer Rouge et la Grande Noire qui englobe la mer des Roseaux, Doron Nof, de luniversité de Floride et Nathan Paldor, de celle de Jérusalem, ont montré que des vents modérés pourraient avoir rendu franchissable cette étendue deau de faible profondeur. En soufflant plusieurs heures durant dans le golfe de Suez, ils auraient eu pour effet de repousser les eaux en un mur de 2,5 m de hauteur, quun simple changement de direction des vents suffirait à faire effondrer. Sans connaître les travaux de ces océanographes, Bill Ryan et Gilles Lericolais avaient déjà insisté sur le fait quune éruption explosive peut favoriser la formation des vents. Ainsi il aurait donc fallu un événement exceptionnel comme la colère du Santorin, et un enchaînement extraordinaire de faits et deffets pour coller au récit des début de lExode. Cette conjonction incroyable de facteurs rares, la science a montré quelle pouvait exister. Si lhypothèse de Ryan et Lericolais se confirme, elle signifierait que, après le déluge de la mer Noire, léruption du Santorin serait lévénement géologique le plus ancien dont lhumanité et les trois religions du Livre auraient gardé le souvenir. Ce cataclysme a peut-être imprimé sa trace dans le socle du texte fondateur du judaïsme, source du christianisme et révéré par l'islam
Isabelle Bourdial - Science & Vie (Mai 2002) |
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