Brest envoyé
spécial
" Le déluge
en mer Noire? Il y a deux ans c'était encore une hypothèse
fondée sur des indices épars. Maintenant, c'est un dossier
scientifique épais et ficelé.» Dans son labo de géosciences
marines, Gilles Lericolais a le sentiment du devoir accompli.
Sur un mur, le poster présenté lors du congrès
mondial de géologie à Rio de Janeiro, cet été.
Sur son bureau, la dernière mouture d'un article à paraître,
cosigné par des collègues français, roumains et américains
(1). Un peu plus loin, sur une vaste table, s'étalent des profils
sismiques voisinant de longs tubes rectangulaires abritant des carottes
de sédiments prélevés au fond de la mer Noire.
Textes, dessins, analyses des carottes et images des fonds sous-marins...
Tous racontent, de plus en plus précisément, une histoire
qui fit un sacré bruit, il y a environ 7 500 ans. A cette époque,
les peuples qui vivaient au bord de la mer Noire ont dû, en toute
hâte, faire leur balluchon. Ils vivaient en effet sur un littoral
qui se trouve aujourd'hui sous plus de cent mètres d'eau. La mer
Noire était alors le plus grand lac du monde, alimenté par
le Danube et le Dniepr. Quant au détroit du Bosphore, il était
fermé. Pourtant, de l'autre côté, la mer Egée
était montée au fur et à mesure que les calottes glaciaires
fondaient, depuis plusieurs milliers d'années.
Puis l'ouverture se fit. Brutalement, estime le géologue américain
Bill Ryan. Et la mer Méditerranée s'est jetée dans
la mer Noire. Chassant vers le nord et l'Anatolie des populations néolithiques
qui, plus tard, en firent le mythe et le récit du déluge
biblique, via la saga de Gilgamesh le géant babylonien. C'est du
moins l'hypothèse favorite de Bill Ryan, blanchi sous le harnais
au Lamont-Doherty de New York, labo emblématique de la géologie
mondiale. Une hypothèse née dans les années 90, mais
qui réclamait un patient travail d'instruction pour alimenter un
dossier compliqué.
En mai 1998, Gilles Lericolais et Bill Ryan naviguaient en mer Noire
à bord du Suroît (lire Libération du
2 juin 1998), un des navires de l'Ifremer (Institut français de
recherche pour l'exploitation de la mer). Mission: récolter des
indices convaincants de cette histoire. Après deux ans de patientes
analyses des données sismiques, de datation des coquilles d'animaux
au carbone 14, de dissection des carottes, le doute n'est guère
permis.
Ainsi, ces collines sous-marines repérées à 90
mètres sous les eaux, sur le plateau continental au nord-ouest de
la mer Noire. Avec son sonar multifaisceau, l'un des plus modernes au monde,
le Suroît en rapporte de magnifiques images. On y voit comme
un paysage saharien. Des alignements de dunes. Mais s'agissait-il de formations
créées par les vents, ou par les eaux? Et, dans le premier
cas, pouvaient-elles raconter la montée du liquide salé?
«Au congrès mondial de Rio, j'en ai discuté avec
deux spécialistes des déserts. Un Mauritanien fin connaisseur
du Sahara et un Chinois. Pour eux, pas d'hésitation, mes dunes ont
été sculptées par le vent.» Les détails
topographiques révélés par le sonar plaident en faveur
d'un cordon littoral, ou de delta d'un fleuve. Des dunes sèches
en haut avec une humidité qui se concentre dans les creux, comme
dans les déserts continentaux. Plus fort: les carottes recueillies
au creux et au sommet des dunes ont parlé.
«Là, on voit clairement le passage du milieu lacustre
au milieu marin.» La carotte de plus de sept mètres a
été prélevée dans un creux. A la base, de la
vase marron qui témoigne de la longue accumulation de sédiments
lacustres. Puis, des coquilles de dreisena, un mollusque lacustre.
Concassées, écrabouillées, les coquilles témoignent
du massacre accompli par l'envahisseur marin. Par-dessus, des moules qui
indiquent l'installation des espèces habituelles des eaux salées,
il y a 7 500 ans.
La carotte prélevée au sommet précise le rythme
de l'invasion. Rapide. «Au-dessus on trouve un sable très
particulier. Formé par érosion éolienne, donc à
l'époque où cette zone était à l'air, il n'a
pas été déplacé par l'eau, ni modifié
par un lent grignotage de la dune par une mer qui serait montée
petit à petit.» Les dunes l'avouent, elles ont été
submergées en peu de temps. Plusieurs centimètres par jour
au moins.
Bill Ryan, radical, exige la quarantaine de centimètres journaliers
pour sa vision du déluge: cent trente mètres de montée
des eaux en un an. Gilles Lericolais hésite encore à signer
pour l'hypothèse la plus rapide. «On ne peut pas encore
savoir si cela a pris un an, deux ans ou dix, mais tous les détails
que nous avons dénichés sont en faveur de la théorie
de Ryan.»
Pour aller plus loin, certifier d'un déluge qui suppose que le
Bosphore ait laissé s'écouler un flot deux cents fois plus
puissant que les chutes du Niagara, Gilles Lericolais aimerait bien regarder
de très près le relief du détroit. Il a bien dû
garder la trace de ce gigantesque écoulement. «J'ai fait
une demande de campagne pour cela, ce qui exigera une autorisation des
autorités turques», explique-t-il. Pourtant, la mesure
hyperprécise du relief du détroit et de son débouché
en mer Noire existe sûrement... chez les militaires turcs, russes
et américains. Sécurité maritime et sous-marins obligent.
Mais tant que les militaires ne la publient pas, impossible de s'en servir.
Il existe un autre moyen de «prouver la théorie de Ryan,
s'amuse Gilles Lericolais. Trouver des traces de départ précipité
des habitants.» L'idée n'est pas si folle. Il y a trente
ans, un géologue bulgare a bien remonté une assiette néolithique
au nord-ouest de la mer Noire, mais sans pouvoir en tirer de conclusion.
Déjà, le géologue américain Robert Ballard
s'est lancé dans la course. Il explore en ce moment même,
à l'aide d'une caméra robot, des fonds de 90 mètres
au large de la Turquie, une expédition soutenue par la revue National
Geographic. Et affirme y avoir découvert, à 12 miles
de Sinope, des structures carrées d'environ treize mètres
sur quatre qui pourraient être des fondations de maisons, des poutres,
voire des indices d'outils.
Mal équipé, Ballard ne pouvait rien remonter, ni accompagner
cette première observation de données scientifiques précises.
Ce spécialiste des coups scientifico-médiatiques s'est fait
connaître en travaillant avec l'Ifremer à la découverte
puis l'exploration du Titanic. Il s'est évidement jeté
sur la formidable histoire du déluge vu par Ryan... qui ne s'en
formalise pas outre mesure. L'histoire est si belle qu'elle accepte plusieurs
conteurs.
(1) Gilles Lericolais, William Ryan, William Haxby, Serge Berné,
Nicolae Panin, François Guichard et Gabriel Ion.