"Nos
carottes sont formelles: avant l'ouverture du Bosphore, le rivage de la
Mer noire est au moins 100 mètres en dessous de la Méditerranée
de l'époque et du rivage actuel".
Gilles Lericolais (Ifremer) |
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Brest envoyé spécial
Là, je vois le Déluge !" Gilles Lericolais éclate
de rire. Mais le doigt du géologue pointe un drôle d'objet.
Posé sur une grande table du labo de géosciences marines
de l'Ifremer, près de Brest, il ne paye pas de mine. Un demi-cylindre
de 50 centimètres de long. De la vase marron et très humide
en haut, une sorte de terreau grisâtre, parsemée de coquilles
et presque sèche en bas. Le tout dans son conteneur en aluminium.
Une "carotte", comme disent les spécialistes des entrailles de la
Terre. Forée au large de l'embouchure du Danube, en mer Noire, lors
d'une mission dirigée par Gilles Lericolais, au printemps dernier
(1).
Un trésor, cette carotte. Datées au carbone 14 radioactif
par l'équipe de Bill Ryan, au laboratoire Lamont-Doherty de New
York, les petites coquilles de mollusques qu'elle contient viennent à
l'appui d'une théorie pour le moins médiatique. Selon le
géologue américain, le Déluge - celui du Noé
de l'Ancien Testament comme celui du plus vieux poème épique
connu, environ 2 700 ans avant J.-C., la saga de Gilgamesh d'Uruk en Mésopotamie
- serait le lointain souvenir, transformé par plus de deux mille
ans d'histoire orale, d'un événement géologique. Le
remplissage brutal de la mer Noire, il y a 7 500 ans, par les eaux de la
Méditerranée. Alors lac d'eau douce fermé, au niveau
inférieur d'environ 100 mètres à celui de l'océan,
la mer Noire se serait "remplie" en quelques années - voire en une
seule, prétend l'Américain - via un détroit du Bosphore
brusquement ouvert. Expulsant de ses rives des agriculteurs qui allaient
diffuser en Europe leurs techniques. Et donnant naissance à des
récits légendaires.
Belle théorie. Belle histoire, racontée dans un livre
paru en janvier aux Etats-Unis (2). Née de spéculations autour
de premiers indices récoltés par des Russes en 1993, mais
qui nécessite des preuves. Si possible géologiques plutôt
que fondées sur l'interprétation des textes très anciens,
certes... mais postérieurs d'au moins cent générations
à l'événement, et plus près de la métaphore
que de la description scientifique. Une démarche qui sent le soufre
dans des labos où l'on manie plus souvent le microscope que le livre
sacré.
D'où l'enthousiasme de Gilles Lericolais lorsqu'il reçoit,
début janvier, les datations de Bill Ryan. "La dernière
bestiole d'eau douce (dreissena) date d'il y a 8 500 ans, dans une
couche compactée, où toutes les coquilles sont écrabouillées."
Signe
qu'il s'est passé "quelque chose de violent". Et la première
vivant en eau de mer (mytilus, une moule) donne "un âge
de 7 900 ans (3). L'invasion rapide de la faune marine se compte
donc, au plus, en quelques siècles". Balayées, en tout
cas, les objections de chercheurs roumains, fondées sur la datation
de paléorivages à l'embouchure du Danube, que Gilles Lericolais
prenait encore en considération lors de sa mission en mai dernier.
"Nos carottes sont formelles : avant l'ouverture du Bosphore, le rivage
de la mer Noire est au moins 100 mètres en dessous de la Méditerranée
de l'époque et du rivage actuel."
Mais cette invasion marine, faut-il la mesurer en siècles ou
en années ? Bill Ryan, lui, n'hésite pas. Et prend l'offensive
en retournant la charge de la preuve. "Prouvez-moi que cela a pris plus
de quelques années", a-t-il lancé à Gilles Lericolais.
Une posture avantageuse, mais permise pour un cacique de la géologie,
habitué de surcroît à secouer ses collègues.
Comme en 1971, lorsqu'il avance l'idée que la Méditerranée
s'est totalement asséchée il y a plusieurs millions d'années...
Vilipendée à l'époque, la théorie est aujourd'hui
admise.
Gilles Lericolais, lui, voudrait bien y croire aussi. "C'est vraiment
trop beau, et c'est vrai que rien, dans les données géologiques
que nous avons recueillies, ne l'interdit", soupire-t-il. Et de confier
qu'il lit et relit la Bible ou la saga de Gilgamesh à la recherche
d'indices renvoyant à cette catastrophe géologique. Et se
lance volontiers dans l'exégèse, soulignant par exemple que
la saga de Gilgamesh connaît déjà l'existence du courant
profond du Bosphore, dans le sens Méditerranée mer Noire.
Pourtant, admet-il, "je ne peux pas encore écrire : j'ai vu le
Déluge ! dans un article scientifique". Sauf à l'état
d'hypothèse... et au risque d'être jugé trop audacieux.
Mais la démonstration pourrait bel et bien se trouver au bout d'un
travail de géologue bénédictin.
"Puisque la précision des datations ne peut être meilleure
que le siècle, résume Gilles Lericolais, il nous faut
donc démontrer qu'il n'y a pas de traces de rivages successifs entre
- 100 mètres et le rivage actuel." Déjà, une dizaine
de carottes peuvent être utilisées pour ce travail sur les
37 forées lors de sa mission. Puis, Serge Berné, géologue
à l'Ifremer et voisin de bureau de Gilles Lericolais, va s'attaquer
aux images sismiques du fond de la mer. En particulier aux "dunes" de sable
découvertes par son collègue. S'agit-il de traces d'anciens
cordons littoraux ou, au contraire, va-t-il y lire les cicatrices d'une
montée torrentielle du niveau de la mer ? Devant le piquant de l'histoire,
les géologues perdent leur flegme. Démontrer la théorie
de Ryan serait, il est vrai, un sacré coup. Restera une question
ouverte. Si le "déluge" des scientifiques a vraiment existé...
est-il pour autant celui de Noé ? Possible. Mais d'autres catastrophes
naturelles, en particulier les crues et inondations, peuvent facilement
prétendre au titre d'événement déclencheur
des récits mythologiques.
(1) Reportage dans Libération du 2 juin 1998.
(2) Noah's Flood : the new scientific discoveries about the event
that changed history de William B. F. Ryan et Walter C. Pitman (Simon
and Schuster), paru en janvier 1999.
(3) Toutes ces dates sont à corriger d'au moins 400 ans en plus
(durée de l'incorporation du carbone atmosphérique dans la
mer), mais cela ne change pas leurs positions relatives.
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