Gilles Lericolais, de l'IFREMER, 
revient de mission en mer Noire.

 

Il voit le Déluge dans une carotte

Par SYLVESTRE HUET

Le mardi 9 mars 1999



 
"Nos carottes sont formelles: avant l'ouverture du Bosphore, le rivage de la Mer noire est au moins 100 mètres en dessous de la Méditerranée de l'époque et du rivage actuel". 
Gilles Lericolais (Ifremer)
  Brest envoyé spécial

Là, je vois le Déluge !" Gilles Lericolais éclate de rire. Mais le doigt du géologue pointe un drôle d'objet. Posé sur une grande table du labo de géosciences marines de l'Ifremer, près de Brest, il ne paye pas de mine. Un demi-cylindre de 50 centimètres de long. De la vase marron et très humide en haut, une sorte de terreau grisâtre, parsemée de coquilles et presque sèche en bas. Le tout dans son conteneur en aluminium. Une "carotte", comme disent les spécialistes des entrailles de la Terre. Forée au large de l'embouchure du Danube, en mer Noire, lors d'une mission dirigée par Gilles Lericolais, au printemps dernier (1). 

Un trésor, cette carotte. Datées au carbone 14 radioactif par l'équipe de Bill Ryan, au laboratoire Lamont-Doherty de New York, les petites coquilles de mollusques qu'elle contient viennent à l'appui d'une théorie pour le moins médiatique. Selon le géologue américain, le Déluge - celui du Noé de l'Ancien Testament comme celui du plus vieux poème épique connu, environ 2 700 ans avant J.-C., la saga de Gilgamesh d'Uruk en Mésopotamie - serait le lointain souvenir, transformé par plus de deux mille ans d'histoire orale, d'un événement géologique. Le remplissage brutal de la mer Noire, il y a 7 500 ans, par les eaux de la Méditerranée. Alors lac d'eau douce fermé, au niveau inférieur d'environ 100 mètres à celui de l'océan, la mer Noire se serait "remplie" en quelques années - voire en une seule, prétend l'Américain - via un détroit du Bosphore brusquement ouvert. Expulsant de ses rives des agriculteurs qui allaient diffuser en Europe leurs techniques. Et donnant naissance à des récits légendaires. 

Belle théorie. Belle histoire, racontée dans un livre paru en janvier aux Etats-Unis (2). Née de spéculations autour de premiers indices récoltés par des Russes en 1993, mais qui nécessite des preuves. Si possible géologiques plutôt que fondées sur l'interprétation des textes très anciens, certes... mais postérieurs d'au moins cent générations à l'événement, et plus près de la métaphore que de la description scientifique. Une démarche qui sent le soufre dans des labos où l'on manie plus souvent le microscope que le livre sacré. 

D'où l'enthousiasme de Gilles Lericolais lorsqu'il reçoit, début janvier, les datations de Bill Ryan. "La dernière bestiole d'eau douce (dreissena) date d'il y a 8 500 ans, dans une couche compactée, où toutes les coquilles sont écrabouillées." Signe qu'il s'est passé "quelque chose de violent". Et la première vivant en eau de mer (mytilus, une moule) donne "un âge de 7 900 ans (3). L'invasion rapide de la faune marine se compte donc, au plus, en quelques siècles". Balayées, en tout cas, les objections de chercheurs roumains, fondées sur la datation de paléorivages à l'embouchure du Danube, que Gilles Lericolais prenait encore en considération lors de sa mission en mai dernier. "Nos carottes sont formelles : avant l'ouverture du Bosphore, le rivage de la mer Noire est au moins 100 mètres en dessous de la Méditerranée de l'époque et du rivage actuel.

Mais cette invasion marine, faut-il la mesurer en siècles ou en années ? Bill Ryan, lui, n'hésite pas. Et prend l'offensive en retournant la charge de la preuve. "Prouvez-moi que cela a pris plus de quelques années", a-t-il lancé à Gilles Lericolais. Une posture avantageuse, mais permise pour un cacique de la géologie, habitué de surcroît à secouer ses collègues. Comme en 1971, lorsqu'il avance l'idée que la Méditerranée s'est totalement asséchée il y a plusieurs millions d'années... Vilipendée à l'époque, la théorie est aujourd'hui admise. 

Gilles Lericolais, lui, voudrait bien y croire aussi. "C'est vraiment trop beau, et c'est vrai que rien, dans les données géologiques que nous avons recueillies, ne l'interdit", soupire-t-il. Et de confier qu'il lit et relit la Bible ou la saga de Gilgamesh à la recherche d'indices renvoyant à cette catastrophe géologique. Et se lance volontiers dans l'exégèse, soulignant par exemple que la saga de Gilgamesh connaît déjà l'existence du courant profond du Bosphore, dans le sens Méditerranée mer Noire. Pourtant, admet-il, "je ne peux pas encore écrire : j'ai vu le Déluge ! dans un article scientifique". Sauf à l'état d'hypothèse... et au risque d'être jugé trop audacieux. Mais la démonstration pourrait bel et bien se trouver au bout d'un travail de géologue bénédictin. 

"Puisque la précision des datations ne peut être meilleure que le siècle, résume Gilles Lericolais, il nous faut donc démontrer qu'il n'y a pas de traces de rivages successifs entre - 100 mètres et le rivage actuel." Déjà, une dizaine de carottes peuvent être utilisées pour ce travail sur les 37 forées lors de sa mission. Puis, Serge Berné, géologue à l'Ifremer et voisin de bureau de Gilles Lericolais, va s'attaquer aux images sismiques du fond de la mer. En particulier aux "dunes" de sable découvertes par son collègue. S'agit-il de traces d'anciens cordons littoraux ou, au contraire, va-t-il y lire les cicatrices d'une montée torrentielle du niveau de la mer ? Devant le piquant de l'histoire, les géologues perdent leur flegme. Démontrer la théorie de Ryan serait, il est vrai, un sacré coup. Restera une question ouverte. Si le "déluge" des scientifiques a vraiment existé... est-il pour autant celui de Noé ? Possible. Mais d'autres catastrophes naturelles, en particulier les crues et inondations, peuvent facilement prétendre au titre d'événement déclencheur des récits mythologiques. 

(1) Reportage dans Libération du 2 juin 1998. 

(2) Noah's Flood : the new scientific discoveries about the event that changed history de William B. F. Ryan et Walter C. Pitman (Simon and Schuster), paru en janvier 1999. 

(3) Toutes ces dates sont à corriger d'au moins 400 ans en plus (durée de l'incorporation du carbone atmosphérique dans la mer), mais cela ne change pas leurs positions relatives.

 



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