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LES MATERIAUX MARINS (article paru dans la revue Mines &
Carrières, volume 73, décembre 1991) Claude AUGRIS
IFREMER, Département Géosciences marines,
B P 70 - 29280 - PLOUZANE
Alain-Philippe CRESSARD
IFREMER
155 rue Jean-Jacques Rousseau
92138 - ISSY LES MOULINEAUX
Lorsque les ressources terrestres s'épuisent, les hommes se
tournent tout naturellement vers la mer ; qu'il s'agisse en premier lieu des
ressources alimentaires de base, mais également des produits minéraux ou
fossiles.
Le plateau continental, prolongement naturel des terres, est
susceptible de receler les mêmes ressources ; l'exploitation des hydrocarbures
sous-marins en est un exemple concret. Il renferme également du charbon, du gaz
mais aussi divers types de substances minérales.
Les plateformes continentales sont caractérisées
principalement par leur épaisse couverture de sédiments meubles. Elle contient
souvent des substances exploitables : sables et graviers siliceux et calcaires,
algues calcaires, sables minéralisés, dépôts d'origine chimique.
Parmi les substances minérales extraites en France, les
granulats tiennent, en quantité, la première place. Actuellement les vallées
alluvionnaires situées près des grands centres industriels et des zones
urbanisées sont activement exploitées, et on assiste à une diminution voire
un épuisement des ressources, qui dans certaines régions posent un réel
problème d'approvisionnement. A la fermeture de certains gisements
alluvionnaires terrestres, on peut substituer, dans certaines conditions, des
sites marins. Ainsi les travaux de prospection réalisés, sur le plateau
continental français (métropole et départements antillais d'outre-mer),
depuis 1969, par l'IFREMER, permettent-ils d'envisager ce transfert
géographique d'activités (Fig. 1).

1 - Origine des matériaux
Les substances sous-marines extraites actuellement en France
sont les sables siliceux et calcaires, et les algues calcaires (maërl).
Elles se sont accumulées à la faveur de processus
continentaux ou marins. Dans le premier cas, il s'agit le plus souvent
d'alluvions. Ils résultent de l'altération et de l'érosion de roches, puis de
leur transport et dépôt dans les vallées d'un ancien réseau fluviatile,
creusé au cours des phases de régressions (périodes glaciaires) du
Quaternaire, lorsque le plateau continental était émergé. Ce phénomène a
permis l'accumulation de sédiments de toute origine, mais aussi de minéraux
lourds tels que l'étain, le titane, le platine, l'or, le diamant, etc. Il peut
s'agir également d'anciens cordons littoraux établis aux cours des
régressions mentionnées ci-dessus et témoins des différents niveaux de
remontée de la mer. Ces dépôts sont constitués de galets ou de sables
graveleux, et sont plus importants sur les plateaux continentaux ayant un
gradient de pente faible.
Dans le second cas, ce sont des dunes hydrauliques,
d'importance variable, dues aux courants de marée qui ont redistribué une
partie des sédiments. Dans les régions à hydrodynamisme fort (la Manche, par
exemple), les fonds sont composés de graviers et galets dans lesquels vivent
des organismes dont les tests calcaires sont, à la mort de l'animal, repris par
les courants et déposés dans des zones de moindre énergie. Ces accumulations
prennent la forme de dunes et sont essentiellement calcaires.
2 - Techniques de reconnaissance
Les techniques de reconnaissance utilisées pour la mise en
évidence de gisements de matériaux marins reposent sur deux types de méthodes
: indirectes et directes.
2 - 1 - Les méthodes indirectes
Elles correspondent à la réalisation d'une prospection à
l'aide d'outils géophysiques, visant à la cartographie systématique de la
couverture sédimentaire meuble. Elles permettent de s'affranchir de l'effet de
masque engendré par la tranche d'eau.
* La sismique réflexion sert, dans un plan vertical,
à déterminer l'épaisseur et la structure des sédiments meubles ainsi que la
morphologie du substratum rocheux sous-jacent.
Les résultats (sismogrammes) sont obtenus à bord du navire
sur un enregistreur graphique qui donne une coupe des formations géologiques
rencontrées (Fig. 2 et 3).


* Le sonar latéral donne la cartographie, sur le plan
horizontal, des fonds marins. Il fournit une image "acoustique",
appelée sonogramme, comparable à une photographie aérienne (Fig. 4).

Les enregistrements indiquent la répartition des
différentes formations et la morphologie détaillée du fond. Ils ne donnent,
par contre, aucune information sur sa nature, ce qui impose un calibrage des
images par des prélèvements ponctuels.
L'intérêt des informations acquises par sonar latéral pour
la reconnaissance des gisements, et portées sur des cartes des formations
superficielles, réside dans :
-
- la délimitation précise des secteurs exploitables en
individualisant les ensembles sableux des autres faciès sédimentologiques ;
-
- la définition d'un état de référence des fonds marins
directement concernés par le projet d'exploitation, mais aussi des fonds
environnants ;
-
- la connaissance des conditions hydrodynamiques (courants,
houles) et des directions de transit sédimentaire permettant d'évaluer le
risque de l'extraction sur la stabilité du littoral ;
-
- l'apport d'informations pratiques pour le dragage
ultérieur : morphologie et courant sur le fond.
2 - 2 - Les méthodes directes
Elles permettent de vérifier les hypothèses de l'étude par
sismique réflexion et sonar latéral, et de connaître la nature des
constituants. Il s'agit essentiellement du carottage, mais aussi de
prélèvements ponctuels à l'aide d'une benne et de l'observation par caméra
vidéo du fond.
Selon la composition et la dureté du terrain, on peut
utiliser trois types d'outils de carottage : un carottier à gravité, un
vibro-carottier ou un système de fonçage.
3 - Ressources et Réserves
Les études entreprises depuis 1969 ont permis d'évaluer à
environ 33 milliards de m3
le volume de sédiments meubles disponibles. Les travaux n'ont porté que sur
une partie des zones côtières comprises entre 10 et 50 m de profondeur (Fig.
1). Il reste très certainement d'autres ressources à mettre en évidence,
au-delà de 50 m, mais elles échappent aux possibilités actuelles
d'exploitation (la dernière drague britannique mise en service peut aspirer, en
marche, les matériaux jusqu'à 45 m).
Deux régions métropolitaines n'ont pas encore fait l'objet
de prospections : le Languedoc-Roussillon et la Corse. Ce type de recherches a
été mené en Guadeloupe ; il est en cours en Martinique.
Si les ressources sont abondantes, les réserves exploitables
démontrées sont beaucoup plus faibles et tiennent compte de :
-
- la profondeur d'eau accessible aux dragues françaises
actuelles, c'est-à-dire 30 m maximum ;
-
- la présence d'activités humaines, que la mise en
exploitation du gisement pourrait gêner (pêche, conchyliculture, câbles,
routes maritimes, défense nationale) ;
-
- l'existence de secteurs réservés, reconnus comme
essentiels à l'équilibre écologique du milieu marin (aires de ponte, flore et
faune benthiques assurant le renouvellement de la nourriture des espèces
commerciales) ;
-
- la nature des sédiments, qui doivent pouvoir être
utilisés en l'état. Les rejets d'un éventuel traitement en mer risquant
d'entraîner une pollution du gisement et des perturbations du milieu.
Actuellement toutes ces contraintes réduisent les ressources
connues et exploitables à environ 600 millions de mètres cubes.
L'exploitation des sables marins est relativement ancienne
puisque l'on trouve dans la plupart des ports français des récits sur les
gabarres ayant servi au chargement et au transport du sable. Déjà Pline, dans
son histoire naturelle, dit que "la Bretagne et les Gaules avaient inventé
l'art de fertiliser leur sol, au moyen d'une certaine terre (Marga)". Il
s'agit essentiellement de la Marne soit d'origine terrestre, soit d'origine
littorale ou marine. Au 17e
siècle, Colbert institue un droit pour les communes littorales de prélever les
sables nécessaires à leurs besoins, et dans les ports il existait des quais
aux "sabliers".
Le nombre de gisements exploités est faible en regard des
réserves identifiées (Fig. 5) . Les régions les plus productrices,
autant pour les matériaux siliceux que calcaires, sont la Bretagne et les Pays
de la Loire ; ils fournissent les 2/3 de la production. Les exploitations
utilisent presque toutes la technique de la drague aspiratrice en marche ;
quelques navires sabliers traditionnels à la benne travaillent encore en
Bretagne, pour l'extraction du maërl en mer ouverte ou du sable en estuaire.

Actuellement entre Dieppe (Seine maritime) et Blaye
(Gironde), 32 ports (dont 19 en Bretagne) reçoivent 3 millions de tonnes/an*
de sables et graviers siliceux marins issus d'exploitations situées dans les
eaux territoriales françaises. Parmi les ports bretons, 16 reçoivent en plus
600 000 tonnes/an* de substances calcaires (maërl principalement et
sables calcaires). De surcroît, les ports de Dunkerque, Calais, Boulogne et
Roscoff importent environ 1 million de tonnes/an* de sables siliceux
depuis l'Angleterre.
En Guadeloupe, environ 400 000 tonnes/an de sable sont
extraites, chaque année, sur le plateau insulaire.
* Source SNAM :
Syndicat National des Armateurs Extracteurs de Matériaux Marins
La présence de gisements de maërl en Bretagne a favorisé
le développement d'une industrie spécifique allant de l'exploitation à la
commercialisation de produits élaborés, dont la destination principale est la
fertilisation des sols. D'autres applications existent (alimentation animale,
filtration des eaux) et un important effort de recherche est réalisé
actuellement sur ces algues calcaires.
L'exploitation du fond de la mer, quelque soit son objectif
et les précautions prises, entraîne des modifications temporaires ou
permanentes du milieu marin. Ce système est complexe et l'interdépendance des
facteurs physiques, chimiques et biologiques est telle que la modification de
l'un d'eux peut entraîner une évolution irréversible du milieu.
Au cours de l'extraction de granulats, l'eau est le premier
milieu altéré par création d'une turbidité : en profondeur par le passage du
bec d'élinde, en surface par le rejet des particules fines avec l'eau de la
surverse. Si faible soit-elle, on ne peut tenir cette turbidité pour
négligeable du fait de ses implications sur la flore et la faune benthiques.
Les particules fines vont former un panache qui, entraîné par les courants se
déposera à nouveau soit en mer, soit sur le littoral.
A la suite de l'extraction, il y aura un changement de la
morphologie du fond qui pourra modifier le régime des courants de fond au
voisinage du site exploité. En modifiant ainsi l'équilibre des sédiments
superficiels, auxquels on peut rattacher dans certains cas les sables littoraux,
ces extractions pourront provoquer ou aggraver l'érosion côtière,
particulièrement dans le cas d'exploitation à proximité des côtes et par
faible profondeur d'eau. Les excavations peuvent, de plus, rendre ces secteurs
temporairement impropre au chalutage.
L'impact des exploitations anciennes a été mis en
évidence, grâce au sonar latéral, dans les sédiments grossiers (graviers et
galets) ; les traces demeurent visibles pendant plusieurs années après la fin
de l'activité (Fig. 6). Ces marques témoignent de la faible mobilité de ce
type de sédiments, qui ne permet pas le comblement rapide des sillons. En
domaine sableux, par contre, les traces de l'extraction sont plus facilement
effacées.

Les effets des exploitations sur les ressources biologiques
seront soit immédiates et donc évidentes, soit à long terme et seul un suivi
sérieux permettra d'en mesurer l'importance.
Parmi les répercussions immédiates, la destruction du
peuplement benthique dans la zone d'exploitation est indéniable. Cette
destruction affecte essentiellement les invertébrés directement exploitables
par l'homme ou sources de nourriture pour certains poissons. Il convient de
citer également le risque de destruction des frayères pour les espèces qui
pondent sur le fond (hareng en Manche orientale et en Mer du Nord), dont
l'intérêt commercial est important et des nourriceries où se concentrent les
jeunes individus.
Les répercussions à plus long terme sont moins aisées à
mettre en évidence. Elles sont difficiles à différencier, avec certitude, des
variations saisonnières ou annuelles naturelles. En cas d'exploitation
extensive, les changements notables dans la répartition des différents
substrats modifieront les relations avec les peuplements qui leur sont
associés. En particulier les creusements effectués à travers des dépôts de
sédiments fins pour atteindre les graviers sous-jacents laissent des traces
durables ; or les peuplements les plus productifs se trouvent sur ces sédiments
fins. La sédimentation de particules fines, remises en suspension lors du
dragage et concentrées par les courants de fond, peuvent également changer la
nature du substrat.
C'est pourquoi une étude d'impact détaillée doit être
effectuée avant toute exploitation de granulats marins. Elle doit comportée au
moins :
- - une reconnaissance géologique précise du site et de ses
ressources ;
- - des mesures des conditions hydrodynamiques ;
- - une détermination de la richesse benthique ;
- - une enquête sur les activités halieutiques ou aquacoles.
En France, la part des matériaux marins dans la production
totale de granulats reste faible : 1%. A titre de comparaison, la Grande
Bretagne fait entrer environ 15% de sables et graviers siliceux marins (il n'y a
pas d'exploitation de matériaux calcaires) dans son approvisionnement.
Dans certaines régions métropolitaines et d'outre-mer la
demande existe ; au rythme actuel d'exploitation, les réserves de granulats
marins, actuellement connues, représentent environ 105 années de production.
Cette activité, dont le passage au stade industriel est
probable à plus ou moins long terme, est d'ores et déjà possible. Elle
bénéficie de l'expérience acquise dans la recherche et l'étude des gisements
potentiels, et de l'évaluation de l'impact de leur extraction sur le milieu
marin.
Dans ce contexte, les matériaux de la mer, encore peu
utilisés, pourront se substituer progressivement aux matériaux alluvionnaires
terrestres et fournir les "marchés côtiers". Encore faut-il, au
préalable, définir leur situation vis à vis des autres activités maritimes.
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