22 Juin

La nuit des mouillages

Le 21 juin au soir, nous sommes de nouveau sur la zone des mouillages. Les cartes météo nous promettent du vent de nord-est pour la nuit et le lendemain matin. C'est notre dernière chance.

19:30: de nouveau, nous nous heurtons à la glace. Mais patience: le vent s'est levé, et dans la bonne direction cette fois. Nous sommes bloqués à 2 milles du mouillage B. Pour patienter, et également parce que l'on a besoin de ces mesures pour mieux étalonner les données de mouillage a posteriori, nous effectuons une CTD.

Que de Glace ! (Copyright Ifremer/Ovide 2006)

Un courantomètre après 2 ans à l'eau (Copyright Ifremer/Ovide 2006) 

21:00: la voie est libre. On fonce récupérer le mouillage B. Sur ordre acoustique, il remonte, à environ un demi mille du bateau. On le localise très rapidement, et la tête de mouillage est fermement arrimée. 1500m de câble, divers instruments et 25 boules de flottabilité sont ramenés sur le pont arrière. Ca prend un peu de temps, et le froid, l'humidité et la mer qui a rapidement forci ces 2 dernières heures ne rendent pas les choses faciles. Mais nos gars en ont vu d'autres, et la coordination avec l'équipage allemand s'améliore rapidement. A minuit et demi, le mouillage est à bord. En raison d'un collier fragilisé par une félure visiblement ancienne, on a perdu un SeaCAT destiné à mesurer température, salinité et pression en tête de mouillage. C'est un moindre mal: tous les courantomètres et le largueur sont à bord.

1:00: le brouillard est tombé brusquement, et avec lui le vent et la mer. La rapidité de ce changement est stupéfiante. Nous n'avons pas beaucoup de temps. Nous avançons, circonspects, les yeux rivés tantôt sur l'épais manteau gris qui entoure le navire, tantôt sur le radar qui ne voit plus de glace. Esclave du vent, celle-ci nous laisse enfin une trêve. Mais la nuit tombe, et relever un mouillage dans ces conditions relève de l'inconscience. L'objectif est donc de compléter la section CTD. Il faut avancer le plus loin possible. En chemin, nous vérifions que les deux mouillages restants sont libres. Non seulement c'est le cas, mais nous ne voyons toujours pas de trace de glace. La dernière carte de glace tracée d'après un vol en hélicoptère nous a été faxée directement du Groenland il y a quelques heures déjà: elle montre que le front de glace est beaucoup plus lisse que les jours passés. Mais elle est déjà trop vieille pour présumer de la place exacte du front. En revanche, nous ne craignons donc pas d'avancer dans une baie qui se refermerait sur nous en quelques heures, comme cela aurait pu arriver le 16 juin (voir l'image radar). Nous avançons encore. Je regarde les indications du sondeur avec incrédulité: nous sommes presque sur le plateau. C'était encore impensable il y a quelques heures. Enfin le radar ébauche la limite du pack. Nous nous arrêtons par 350m de fond pour une CTD supplémentaire. Puis nous avançons de nouveau, en s'aidant du radar pour garder le pack au sud de notre position tant que la profondeur décroit. Bientôt, nous ne pouvons plus avancer vers la côte; mais une CTD par 220m de fond, voilà qui va compléter agréablement notre section. En l'espace de quelques minutes, le brouillard a disparu, laissant place à une ligne rouge au nord-est.

4:00: dès la fin de la station, nous sommes prêts pour le relevage des 2 derniers mouillages. Le commandant dit en riant que cette fois, le mouillage va remonter directement dans le puits du navire qui sert à descendre les hydrophones du système de positionnement Posidonia (vous savez... la créature). Il ne croyait pas si bien dire: le mouillage D remonte à une vingtaine de mètres ... un peu près ce coup-ci, mais pas de casse. Il est ramené en moins d'une heure. Pour le mouillage C, on prend un peu plus nos distances.

Relevage de mouillage (copyright Ifremer/Ovide 2006)

Une équipe soudée (copyright Ifremer/Ovide 2006)

7:20: tous les mouillages sont à bord. Epuisement, euphorie et soulagement sont au rendez-vous. Un magnifique rayon vert accompagne le lever de soleil, comme pour récompenser notre effort. Il fait un temps magnifique. Il n'y a plus qu'à finir un relevé de sondeur multi-faisceaux le long de la ligne des mouillages, puis finir la section CTD commencée avant l'accident du matelot, et on pourra rentrer. Nous regardons avec envie un énorme iceberg apparu au nord, qu'on serait bien aller voir d'un peu plus près. Mais le vent a déjà commencé à tourner au nord-ouest, et il nous reste du travail. Les quarts CTD sont un peu modifiés afin de laisser le temps aux "releveurs" de souffler un peu. 12h d'affilée toute la nuit, ce n'est pas très syndical ... mais face à la puissance de la nature, il est plus sage de se faire petit et rapide.

17:00: après 4 CTD, nous voici sortis de la zone précédemment envahie par la glace de mer. Cette fois, nous pouvons réellement souffler: c'est gagné. Un gros travail de nettoyage et de rangement nous attend: les instruments les moins profonds sont littérallement poilus, et les anodes, mangées jusqu'à l'os. Il était temps de ramener tout ce beau monde à la maison pour lui refaire une petite jeunesse. En attendant, le retour de données s'avère excellent: 85%. De quoi bien documenter la variabilité du Courant Est-Groenland pendant 2 ans.

Relevage de mouillage (copyright Ifremer/Ovide 2006)

Rangement du matériel (copyright Ifremer/Ovide 2006)

 
 


Mis à jour le 18/12/06
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